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Crise d'Identité

Crise d'Identité

Ajouté le 28/9/2008

 

CRISE D IDENTITE


J'ai les yeux grands ouverts mais je ne vois rien ! Soudain, je vois tout de l'extérieur : oh bon sang je suis morte ! Mon corps est étendu sur le bitume baignant dans une marre de qui semble être mon sang. Ça y est, j'entends déjà les gens critiquer le énième truc sur le sujet : la vie, la mort, le passage de l'une à l'autre !!! Je m'en fiche ! Quoi qu'ils en disent c'est le fantasme de tous que de savoir ce qu'il y a après la mort sans avoir à passer de l'autre côté !!!

Je me penche sur mon corps. Au manche qui dépasse de mon feu ventre, il semble que je sois morte poignardée. C'est drôle, enfin si on veut, j'ai longtemps cru que je mourrai étranglée. Dès l'âge de vingt ans, plus personne, pas même les mecs de mavie, ils sont nombreux, je sais, pas même le médecin, plus personne donc ne pouvait me toucher le cou. Je me recroquevillais comme un escargot allant jusqu'à faire disparaître ce fabuleux cou entre mes épaules et je disais en rigolant à qui veut entendre que je mourrai étranglée ou étêtée ou pendue ; que dans une autre mort à la suite d'une vie antérieure obscure et oubliée, j'avais été guillotinée. Marie-Antoinette, peut-être ??

Bref, revenons à cette mort-ci. Visiblement poignardée. Un suicide me semble peut probable : je n'aurais pas eu le cran d'enfoncer toute une lame alors que je redoute, ou plutôt redoutais, de me couper les ongles ! J'observe mon corps et le décor. Rien. Je ne savais pas qu'on oubliait le passage entre la vie et la mort, je croyais que c'était instantané. Ça l'est ?

Je n'arrive pas à savoir depuis combien de temps mon corps est là, ni s'il est froid ou encore chaud ? C'est un sentiment étrange, une sorte de frustration. Il y a du soleil, pourtant l'endroit est désert. J'ignore l'heure, le jour, les circonstances, mon nom. Se peut-il que je sois morte amnésique ? C'est peut-être ça le monde des morts ?

Est-ce que je vais voir d'autres comme moi ?

Suis-je encore capable de voir les vivants ?

Est-ce que je vais errer ainsi à les veiller, surveiller, traquer ?

J'ignore tout et cela m'angoisse. Je ne sais pas quoi faire, ni où aller. Est-ce que je dois chercher un endroit pour la nuit ?

Est-ce que je vais avoir sommeil ?

Froid ?

Faim ?

Est-ce que je peux rentrer chez moi ?

Est-ce que je dois prendre mes clés ?

Est-ce je vais traverser les murs ? Voir à travers ? Est-ce que je vais rôder autour de mes parents, débarquer dans leur chambre lorsqu'ils feront l'amour, ou pendant qu'ils sont aux toilettes ?

Bon sang, aidez-moi ! Quelqu'un ? Un mort ou un vivant, je m'en fous, mais aidez-moi ! Je suis perdue ! Je ne sais pas quand tout va reprendre son cours normal, je ne connais pas le cours normal ! Il n'y a pas d'école de la mort : bon, une fois mort vous devrez prendre l'ascenseur soit pour en haut, soit pour en bas, ne vous inquiètez pas tout est prévu pour trouver l'ascenseur. Mais il est où, ce fichu ascenseur ?

Hé, Saint-Pierre, je suis là ! Il faut que je devine où vous vous cachez tous ? C'est ça ? Parce que moi, les devinettes, c'est pas trop mon truc ! Les couteaux dans le ventre non plus d'ailleurs. Il faut que je pense à rédiger un petit manuel du nouveau mort pour éviter ce genre de désagrément aux autres de mes semblables. Peut-être que je dois rester avec mon corps jusqu'à temps que quelqu'un le trouve ? Mais ça peut durer des plombes, ça ! Bon, c'est vrai que je suis en plein milieu d'une ruelle, un truc comme ça, on ne peut pas le manquer mais si personne vient par là aujourd'hui ? J'ai pas envie que des chiens viennent me pisser dessus ou s'abreuver de mon liquide vital ! Bien qu'il leur sera plus utile à eux qu'à moi, vu les circonstances. Mais bon...

C'est tout de même un comble ça ! Alors le tunnel, la lumière blanche, les voix qui attirent, ça ne serait que des conneries de gratte-papier ? J'en ai marre d'attendre, moi ! Je voudrais bien savoir ce que je vais devoir faire ! Il faut peut-être attendre le bus ! Y a peut-être un bus qui passe une fois par jour, par semaine, par mois, par an ? pour ramener les nouvelles âmes là où elles doivent aller.

Cela dit, je ne sais pas de quoi j'ai l'air. Est-ce que je suis une étoile, une luciole, un nuage de fumée ? De coton ? Un rond ? Un carré ? Nue ? Habillée ? Franchement tout ce que je sais c'est que j'ai des yeux (au moins un) et une pensée. Pour le reste, mystère ! Est-ce que j'ai des oreilles ? Je sais pas. Je n'entends rien. Depuis que je suis là, je n'ai rien entendu !

Est-ce que j'ai des mains ? Je sais pas, je n'en vois pas. J'ai l'impression d'être un oeil ambulant avec un cerveau à l'intérieur. Mais bon, je ne vois pas comment un cerveau tiendrait dans un oeil. Mais c'est tout ce que j'ai à me mettre sous la dent, s'il m'en reste une !

Toujours personne. Les vivants et les morts se sont passés le mot pour me laisser seule avec moi-même pour que je puisse faire mon propre dueil. J'y pense, est-ce que je vais voir mon enterrement ?

Est-ce que je vais pouvoir voir et entendre la douleur de mes proches ? Est-ce que je vais enfin savoir ce qu'ils pensent réellement de moi comme dans les films à la télé ?

Est-ce que je vais voir pleurer ma mère ?

Rien que d'y penser, j'en ai la larme à l'oeil. Aux yeux ! Je viens de me rendre compte que j'étais une paire d'yeux volants, légère comme une bulle de savon. Je vais peut-être pouvoir tout voir. C'est tout ce que je semble capable de faire. Je suis désespérée. J'ai envie de fuir, de partir très très loin.

Fuir.

Toute ma vie, j'ai rêvé de fuir : tout laisser sans laisser d'adresse ni d'indices. Fuir pour éviter l'étranglement, pour éviter l'enracinement.

Fuir.

Bilan, je suis morte à deux rues de là où je suis née. Ne me demandez pas comment je le sais, c'est une intuition, presque une certitude. C'est un lieu familier.

Je n'ai pas eu le temps de fuir ce que je voulais fuir, cette mort devrait être un soulagement : au moins je n'aurais plus à fuir, je suis déjà ailleurs...

Toujours personne.

Là , je commence vraiment à m'inquiéter. C'est pas normal ! Y a même pas un chat ! Une mouche ? Je dois être dans une dimension parallèle. En fait, j'ai toujours mon corps mais je ne le sens plus. C'est peut-être un coma. Il y a peut-être des dizaines de vivants qui essayent de sauver mon corps pour que mon âme revienne ? Je suis p'tre dans une salle d'opération en train de me faire recoudre les entrailles et je peux pas le voir pour éviter de me donner de faux espoirs !

Je pense que c'est ça !

C'est sûrement ça.

Ou bien je dois attendre la mort d'un animal pour me réincarner. Bof ! Cette idée ne me plait guère. Je n'ai pas envie de passer ma nouvelle vie à hennir ou à miauler. Le pire serait de se réincarner en une de ces bestioles qui ne vivent que trois semaines, genre un papillon de nuit, et splash, le pare-brise ! Merci, ce fut court mais intense. Ou bien en vache, pour finir dans l'assiette d'un de mes proches !

Peut-être qu'une femme est en train d'accoucher et que je vais pouvoir tout réapprendre ! C'est peut-être pour ça que j'ai tout oublié, ou presque. En tout cas, les couches, les bib, ça ne me dit trop rien. Je préférerai revenir à l'âge adulte. C'est plus rapide. Au pire, à l'adolescence, il y a quelques trucs que je voudrais bien essayer... Mais là, je crois que je rêve ! C'est plutôt un cauchemar mais tout dépend de quel côté on se trouve...

En tout cas, je sais ce que je ne regretterais pas : me lever tôt pour aller au travail, le travail, le fric, les impôts, les cons, les chauffards, le froid, les maladies, les courses le samedi, mon appartement vide sauf les mecs de passage, la peur de me faire étrangler. On dirait que je recouvre la mémoire.

C'est bizarre que je ne me souvienne plus comment cela s'est passé. Si je me suis vidée de mon sang, j'ai dû mettre du temps à mourir, je devrais m'en souvenir. Mais là, c'est le trou noir. J'étais vivante ce matin, enfin je crois, et je me « réveille » morte. Ça doit être ça le passage. Une porte s'ouvre, on nous balance de l'autre côté et plus moyen de faire marche arrière. C'est dingue mais ça me rappelle une chanson de Souchon que chantait souvent ma copine de lycée. Y a plus qu'à avancer. Mais pour aller où ?

Est-ce que toutes les âmes montent au ciel pour surveiller les vivants ? Mais de là haut, ils doivent rien voir, c'est tout petit ! Ou alors avec une loupe. J'y pense : si tous les morts sont là-haut, est-ce que je vais avoir de la place parce qu'entre nous, ils sont beaucoup plus nombreux que les vivants.

Est-ce que je reconnaitrais les membres de ma famille ?

Est-ce qu'ils savent déjà que je vais arriver ?

Est-ce qu'ils auront des bras pour me consoler, ou bien c'est oeil pour oeil ?

Est-ce qu'ils auront l'apparence qu'ils avaient, qu'on avait en mourant ?

Est-ce que je vais me balader avec un couteau dans le ventre ?

Est-ce que mon oncle qui s'est fait sauté la tête, aura retrouvé son crâne ? Ce sont des détails mais je trouve que ça a de l'importance. Je me vois mal faire la bise à la demie-tête de mon oncle !

Est-ce qu'ils vivent en bande ou seul ?

Est-ce qu'ils parlent tous le dialecte des morts ou les barrières du langage sont-elles encore dressés ?

Est-ce que les chrétiens sont avec les chrétiens ? Les blancs avec les blancs ? Les riches avec les riches ? Ou bien, on est tous dans la même galère ? Tous pour un et que Dieu vous garde !

Tiens en parlant de Dieu, est-ce qu'il nous rend tout ce qu'on lui a donné comme le dit la chanson, ou il faut lui faire crédit ?

L'autre option, c'est d'aller en enfer. Je n'ai rien contre la chaleur mais vu le vide du moment qui est somme toute assez pénible à, j'ai failli dire vivre, disons plutôt à supporter, je n'ai pas envie d'envisager de gâcher ma mort avec des punitions stupides comme... Je ne sais pas, je n'ai pas d'exemple mais ça doit être très pénible puisque c'est l'enfer...

Bref, je suis encore là et je ne sais toujours pas ce que je vais devenir. Mon corps baigne toujours dans mon sang, le couteau est toujours dans mon ventre et je ne me souviens toujours pas du pourquoi ni du comment. Et c'est à ce moment-là que j'entends un mec hurler : « coupez ! C'est dans la boîte, merci. Tout le monde se met en place pour la prochaine scène ! ».

Ouf, sauvée !

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